dimanche 25 novembre 2007

Troquée contre un pain de sucre

1Furtive rencontre

« Je vais vous conter l’histoire d’une rencontre », s’égosille un sexagénaire buriné à l’entrée du souk de Selouane, au milieu de criées et de bousculades. Interpellé par les vociférations du vieillard en sueur, un groupe de flâneurs s’agglutine sous un soleil éblouissant. Cette journée estivale est particulièrement chaude et l’atmosphère, irrespirable.

« Pas n’importe quelle rencontre ! » répète-t-il. « Une rencontre aussi furtive qu’une étoile filante que j’ai vécue lorsque j’étais jeune homme, il y a donc très, très longtemps. Un coup de foudre qui a bouleversé mon existence. Une confrontation où l’impression de ne rien maîtriser, ni les mots ni les événements, vous envahit et vous asservit. »

Vif et déterminé, le vieux farfelu met en scène son corps bâti tel un fortin. Il s’approche de l’un de ses congénères rameutés et le regarde droit dans les yeux. La mine enthousiaste, le geste brusque, le conteur l’interpelle : « Crois-tu que cette histoire se soit déroulée dans un souk comme celui-ci ou dans une fête ? Pas du tout. Elle a eu lieu entre les taillis et la rocaille. Un environnement hostile et désolé dans lequel je me suis retrouvé nez à nez avec une femme, qui plus est, là où il était plus probable de tomber sur un lièvre ou une gerboise que sur une femme…

Et quelle femme ! »

Le vieux raconteur ferme ses petits yeux, un instant, et feigne humer l’air, le nez remonté vers le ciel. Puis, il soupire en baissant la tête : « Depuis ce jour là, la canicule me semble plus supportable. La roche naguère terne me parait désormais scintiller, tandis que les pacages de chaume font figure de champs de coquelicots… »

2

« Mi’t yughin ? Min yeqqar ? » (Qu’a-t-il ? Que dit-il ?), marmonnent quelques retardataires.

« C’était la fin d’une journée qui avait des relents de printemps, la plus douce de l’été. Je profitais, avec l’aide d’une cinquantaine de saisonniers et d’une vingtaine de villageois, de… »

« Bouykharriqen ! Bouykharriqen… » (Menteur ! Menteur !), s’écrient les gobe-mouches, encombrés de sacs de provisions.

Imperturbable, le vieillard poursuit : « Je profitais donc, de la présence des saisonniers et villageois, et de ce redoux, pour mettre les récoltes à l’abri avant le retour des grandes chaleurs.

Alors que mes compagnons étaient rentrés, j’allai me reposer à l’ombre d’un olivier. Tout à coup, une délicieuse apparition vint troubler ma routine et mon indéfectible solitude. »

« Mmmmm ! », murmure la foule en soutien au vieil homme.

3

« Légère et frêle, elle dévalait le versant encore ensoleillé de Bouyghanjayen, la colline culminant au milieu d’un décor de vallons à perte de vue. A l’image d’un ange, elle ondoyait dans une lumière or, telle une flamme mouvante. Malgré la fatigue ordonnant à mes yeux de se plisser, je devinais sa sublime silhouette », dit-t-il, un sourire béat, les mains esquissant, dans le vide, les formes d’une femme.

Il ôte son turban délavé et exhibe son crâne rasé perlant de sueur.

« Ce qui passait pour un mirage était-il bien réel ? Je me redressais pour m’en assurer. La toute blanche étoffe dont elle était vêtue et le pan de jupe flottant ne laissaient aucun doute sur sa féminité. »

« Xizzu, tumaâtic, batata, tinifin… a âchra, âchra, âchra Douro i kilou, âchra Douro ouchay llah !» (Carottes, tomates, pommes de terre, petits pois… dix, dix, dix Douros le kg, dix Douros ... !), criaille un marchand ambulant à l’accent des Yat Bouyahyi.

« Que fait-elle ici ? Qui est-elle ? me demandais-je à plusieurs reprises, tant j’étais intrigué par la présence d’une telle créature en ces lieux. Je m’interrogeais en effet : avait-t-elle une destination, de la famille dans les environs ? D’autant que le village et la Source Perdue, les seuls lieux de vie aux alentours, étaient de l’autre côté. »

L’infatigable orateur saisit un grand verre de thé que lui offre à présent le serveur de la tente nomade voisine. Il claque sa langue et s’extasie : « Quelle belle gorgée, mon neveu ! »

Les yeux exorbités, il se penche en avant, s’avance vers les spectateurs, les dévisage un par un, puis murmure : « Tandis que je m’approchais d’elle afin de la reconnaître… » Soudain, il lève le ton : « …elle dévia de sa trajectoire initiale. Elle se déplaçait à pas comptés. Elle évitait les roches acérées et les bosquets épineux qui accrochaient sa robe. Pressant moi-même le pas, je lui lançais, avec un grand signe de mon sombrero à la main : Où vas-tu ?

Elle semblait aussi seule que moi, perdue dans le brouillard de ses pensées. Ses cheveux noirs ondoyaient le long du dos. Ils imitaient les remous de la mer.

À mesure que la distance se réduisait entre nous, je sentais mon pouls s’accélérer à l’idée de cerner son visage. Je brûlais d’impatience.

Redoutant qu’elle s’éloigne davantage, je l’interpellai : Dis-moi, quel est ton nom ?

Elle tourna légèrement la tête de l’autre côté, face à la mer, et dissimula à nouveau son visage dans sa chevelure rebelle. Elle feignit ne pas m’entendre. Elle n’en devint que plus séduisante.

Dis-moi qui es-tu. Es-tu la fille du roi ? lui demandais-je. J’espérais obtenir, enfin, ne serait-ce qu’un regard.

Dis-moi d’où viens-tu, ajoutai-je aussitôt. »

4

Le fabuliste revient au coeur de l’immense ronde formée de curieux. Les bras ballants, le menton enfoncé dans la poitrine, le dos voûté, les joues détendues… Sa posture évoque un échec désastreux. Il ballote d’un pied à l’autre. Un moment. Dans le silence. Les badauds manifestent un respect sans égal compte tenu de l’agitation ordinaire.

L’air résigné, il reprend : « J’étais devenu ce lézard qui se brûle les pattes et ne sait sur laquelle danser ! Et elle, à mes yeux, et à toute mon âme, apparut aussi fraîche et rafraîchissante qu’une bouffée d’air qu’on ne peut retenir. »

A suivre…

Jim Selouane

Illustration : Croquis 1 : Cercle Algérianiste de Montpeller ; Croquis 2, 3, 4 : Belaid Belhaoui 

Posté par Jim Selouane à 16:32 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Troquée contre un pain de sucre

    remerciement

    Merci pour c est lignes, j ai lis cette article avec passion, mais comme je suis natif de selouane, j ai retrouvé un peut de moi meme enfant, merci encore j'aimerais bien faire votre connaissance qui sais peut etre on se connais salam

    Posté par Hammouti, mardi 9 décembre 2008 à 22:01 | | Répondre
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