mercredi 23 janvier 2008
Bernard-l’hermite
Alors que les nantis attachaient leurs ceintures, et les nôtres serraient la leur, moi, je jouais au bernard-l’hermite. Je me réfugiais dans l’univers de Chidi. Mon univers !
Rencogné dans ma cache secrète, au cœur d’un tronc de caroubier crevassé en haut de ma falaise, attendant d’apercevoir la 404 blanche au gré des vents, j’empruntais la peau du chauffeur.
Je me berçais des remous qu’il provoquait, péripéties qu’on racontait. Je rêvais d’aventures, de stratagèmes, d’embuscades, et de victoires in extrémis… j’aspirais défier les jeeps, braver la nuit, dompter les sentiers. Je devinais d’autres contrées que le souk du samedi où il fallait ruser et user des coudes, se faufiler entre les chars d’assaut et les charrettes de fruits et légumes pour éviter les pépins. J’imaginais ce qu’apportait la Peugeot : des baguettes blanches et parfumées d’une boulangerie ? Des chaussures à trois bandes munies de lacets tenant les chevilles ? Des vêtements chauds aux noms de marques de voitures ? Des jouets qui ne servaient pas à piéger les moineaux ?...
J’y croyais. J‘entendais le chant discret du moteur, et strident paraissait celui des sirènes. L’odeur prégnante de l’habitacle m’appâtait, m’égayait. J’appréhendais la gêne d’un gouvernail encombrant et maudissais mes courtes pattes, incapables d’atteindre les pédales. La boule noire du levier de vitesse luisait à mesure qu’une boule blanche d’angoisse croissait à l’abdomen jusqu’à muer en vague de frissons. Mais c’était le jeu du bernard-l’hermite. Je ne prenais aucun risque en réalité dans ma coquille carrossée. Mon élément. Je m’improvisais, un temps, petite veilleuse dans l’obscurité de Chidi. Et je refusais de quitter ce cocon pour ne pas faire pleins phares sur mes propres tracas.
Jim Selouane
dimanche 30 décembre 2007
Amants vagabonds
Mon village a été élu. Elu par deux amants vagabonds. C’était avant la poussée des collines et l’éclosion des rivières. Verte était alors la plaine.
Transportant un balluchon de désespoir en ses particules, la fine poussière voulait échapper à l’haleine d’un balourd de brouillard. Elle voguait, fuyait sans destination précise, comme le contrebandier devant les gendarmes. Plaisir inassouvi. La cendre ocre virevoltait au dessus des têtes, à l’intérieur des maisons. Elle se nichait dans les yeux, les narines, les vêtements, les lits.
Au cœur de pierre et omnipotent, le brouillard était déjà là, partout, embusqué dans les esprits. Il guettait ses proies. Sa polaire affectueuse et humide les couvait, les emmitouflait. J’entendais parfois l’orage crier de joie. Le ciel aimait rire de nous. Parfois, en effet, il roulait des tambours. Il empêchait le soleil d’apparaître. Mais nos ombres finissaient par se dessiner.
Jim Selouane
Ravaler son pouce
Pour les adultes comme pour nous autres traîne-poussière à la tignasse de ronces, quelque soit sa couleur, une 404 reste une 404. Toutefois, si elle est blanche, ce n’est plus une 404 mais une « Chidi ».
Un engin de prestige réservé aux contrebandiers, inaccessible aux fellahs. Nous, on se déplaçait à pieds ou à dos de mulet. Les notables, eux, et les fortunés, ainsi considérés, s’entassaient, fièrement, à huit, neuf ou dix (leurs chérubins sur les genoux) dans les taxis collectifs, comme dans des paniers à poules. Je les apercevais dresser la tête, cherchant désespérément à échapper aux odeurs entremêlées de leurs orteils. Ils s’éloignaient tandis que le bitume escarpé usait mes précieuses méduses.
Et ces chauffeurs grippe-sou qui ne cessaient de s’arrêter et de redémarrer ! Parfois devant mon nez, sans me voir. Leurs véhicules empestaient l’échappement et affolaient la poussière. Ils embarquaient les nantis. Toujours les nantis. Les premiers installés grimaçaient face à l’entrain des derniers à qui ils faisaient place. Au mépris des va-nu-pieds, laissés sur le bas côté. Alors je ravalais mon pouce et chapardais les restes de respect dû au propriétaire de la « Chidi »; je grappillais une miette des honneurs faits au pionnier des contrebandiers.
Jim Selouane
samedi 15 décembre 2007
Promesse de contrebandier
Je m’étais fait une promesse. Une promesse que je ruminais comme un veau. Un veau sans pâture. Les fois où, trop souvent, j’avais l’impression que rien n’allait plus. Une certitude qui me donnait des ailes, les jours où me couvait le sentiment d’être condamné à mâcher du pain au sarrasin noir, accommodé de graisse animale fondue à tous les repas ; un désaltérant qui m’abreuvait de douceur quand j’étais voué à boire, éternellement, l’eau du fond des puits, croupie, mi-salée, mi-tiède, agitée pourtant par une foule de têtards ; une bouffée d’air qui me ravivait lorsque je me consumais comme le crottin de cheval, roulé dans du papier journal « El Païs », que je fumais en cachette.
Je m’étais fait une promesse. Celle de ne pas hériter ni de transmettre la tristesse qui, bien plus que les intempéries, ravageait le visage de mon père. Une tristesse qui l’enterrait à mesure qu’il éventrait la terre pour en extraire la pierraille, négociée trois francs six sous la charrette.
Je m’étais fait une promesse. Un objectif précieux. Le projet de m’acheter une 404 blanche, aux vitres teintées, rapide et silencieuse. Une ambition à savourer le plus tôt possible. S’il le fallait, pour ça, je vendrai du sable aux Nomades.
Au volant de ma Peugeot, j’emprunterai les chemins caillouteux que je connais comme les lignes de la main, je devinerai dans l’obscurité ceux qui ne sont pas tracés. Je les improviserai en contournant bosquets et rochers. Je ferai hurler les pneus de ma voiture sur la rocaille jusqu’à l’une de mes planques. Secrète. Léger comme l’air, je disparaîtrai dans le vent. Derrière moi, une traînée de poussière. Seule preuve de mon passage. De mon existence. Le nuage de cendre ocre emprisonnera les hommes en uniforme. A l’asphyxie. Sans me fatiguer. En m’amusant. Comme mon idole.
Jim Selouane
dimanche 25 novembre 2007
Troquée contre un pain de sucre
« Je vais vous conter l’histoire d’une rencontre », s’égosille un sexagénaire buriné à l’entrée du souk de Selouane, au milieu de criées et de bousculades. Interpellé par les vociférations du vieillard en sueur, un groupe de flâneurs s’agglutine sous un soleil éblouissant. Cette journée estivale est particulièrement chaude et l’atmosphère, irrespirable.
« Pas n’importe quelle rencontre ! » répète-t-il. « Une rencontre aussi furtive qu’une étoile filante que j’ai vécue lorsque j’étais jeune homme, il y a donc très, très longtemps. Un coup de foudre qui a bouleversé mon existence. Une confrontation où l’impression de ne rien maîtriser, ni les mots ni les événements, vous envahit et vous asservit. »
Vif et déterminé, le vieux farfelu met en scène son corps bâti tel un fortin. Il s’approche de l’un de ses congénères rameutés et le regarde droit dans les yeux. La mine enthousiaste, le geste brusque, le conteur l’interpelle : « Crois-tu que cette histoire se soit déroulée dans un souk comme celui-ci ou dans une fête ? Pas du tout. Elle a eu lieu entre les taillis et la rocaille. Un environnement hostile et désolé dans lequel je me suis retrouvé nez à nez avec une femme, qui plus est, là où il était plus probable de tomber sur un lièvre ou une gerboise que sur une femme…
Et quelle femme ! »
Le vieux raconteur ferme ses petits yeux, un instant, et feigne humer l’air, le nez remonté vers le ciel. Puis, il soupire en baissant la tête : « Depuis ce jour là, la canicule me semble plus supportable. La roche naguère terne me parait désormais scintiller, tandis que les pacages de chaume font figure de champs de coquelicots… »
« Mi’t yughin ? Min yeqqar ? » (Qu’a-t-il ? Que dit-il ?), marmonnent quelques retardataires.
« C’était la fin d’une journée qui avait des relents de printemps, la plus douce de l’été. Je profitais, avec l’aide d’une cinquantaine de saisonniers et d’une vingtaine de villageois, de… »
« Bouykharriqen ! Bouykharriqen… » (Menteur ! Menteur !), s’écrient les gobe-mouches, encombrés de sacs de provisions.
Imperturbable, le vieillard poursuit : « Je profitais donc, de la présence des saisonniers et villageois, et de ce redoux, pour mettre les récoltes à l’abri avant le retour des grandes chaleurs.
Alors que mes compagnons étaient rentrés, j’allai me reposer à l’ombre d’un olivier. Tout à coup, une délicieuse apparition vint troubler ma routine et mon indéfectible solitude. »
« Mmmmm ! », murmure la foule en soutien au vieil homme.
« Légère et frêle, elle dévalait le versant encore ensoleillé de Bouyghanjayen, la colline culminant au milieu d’un décor de vallons à perte de vue. A l’image d’un ange, elle ondoyait dans une lumière or, telle une flamme mouvante. Malgré la fatigue ordonnant à mes yeux de se plisser, je devinais sa sublime silhouette », dit-t-il, un sourire béat, les mains esquissant, dans le vide, les formes d’une femme.
Il ôte son turban délavé et exhibe son crâne rasé perlant de sueur.
« Ce qui passait pour un mirage était-il bien réel ? Je me redressais pour m’en assurer. La toute blanche étoffe dont elle était vêtue et le pan de jupe flottant ne laissaient aucun doute sur sa féminité. »
« Xizzu, tumaâtic, batata, tinifin… a âchra, âchra, âchra Douro i kilou, âchra Douro ouchay llah !» (Carottes, tomates, pommes de terre, petits pois… dix, dix, dix Douros le kg, dix Douros ... !), criaille un marchand ambulant à l’accent des Yat Bouyahyi.
« Que fait-elle ici ? Qui est-elle ? me demandais-je à plusieurs reprises, tant j’étais intrigué par la présence d’une telle créature en ces lieux. Je m’interrogeais en effet : avait-t-elle une destination, de la famille dans les environs ? D’autant que le village et la Source Perdue, les seuls lieux de vie aux alentours, étaient de l’autre côté. »
L’infatigable orateur saisit un grand verre de thé que lui offre à présent le serveur de la tente nomade voisine. Il claque sa langue et s’extasie : « Quelle belle gorgée, mon neveu ! »
Les yeux exorbités, il se penche en avant, s’avance vers les spectateurs, les dévisage un par un, puis murmure : « Tandis que je m’approchais d’elle afin de la reconnaître… » Soudain, il lève le ton : « …elle dévia de sa trajectoire initiale. Elle se déplaçait à pas comptés. Elle évitait les roches acérées et les bosquets épineux qui accrochaient sa robe. Pressant moi-même le pas, je lui lançais, avec un grand signe de mon sombrero à la main : Où vas-tu ?
Elle semblait aussi seule que moi, perdue dans le brouillard de ses pensées. Ses cheveux noirs ondoyaient le long du dos. Ils imitaient les remous de la mer.
À mesure que la distance se réduisait entre nous, je sentais mon pouls s’accélérer à l’idée de cerner son visage. Je brûlais d’impatience.
Redoutant qu’elle s’éloigne davantage, je l’interpellai : Dis-moi, quel est ton nom ?
Elle tourna légèrement la tête de l’autre côté, face à la mer, et dissimula à nouveau son visage dans sa chevelure rebelle. Elle feignit ne pas m’entendre. Elle n’en devint que plus séduisante.
Dis-moi qui es-tu. Es-tu la fille du roi ? lui demandais-je. J’espérais obtenir, enfin, ne serait-ce qu’un regard.
Dis-moi d’où viens-tu, ajoutai-je aussitôt. »
Le fabuliste revient au coeur de l’immense ronde formée de curieux. Les bras ballants, le menton enfoncé dans la poitrine, le dos voûté, les joues détendues… Sa posture évoque un échec désastreux. Il ballote d’un pied à l’autre. Un moment. Dans le silence. Les badauds manifestent un respect sans égal compte tenu de l’agitation ordinaire.
L’air résigné, il reprend : « J’étais devenu ce lézard qui se brûle les pattes et ne sait sur laquelle danser ! Et elle, à mes yeux, et à toute mon âme, apparut aussi fraîche et rafraîchissante qu’une bouffée d’air qu’on ne peut retenir. »
A suivre…
Illustration : Croquis 1 : Cercle Algérianiste de Montpeller ; Croquis 2, 3, 4 : Belaid Belhaoui







